Autant en emporte la culture

Serait-il pertinent de se demander s’il pourrait être préférable qu’un élève québécois étudiant la musique dans le but de devenir musicien de profession, ou simplement pour le plaisir de faire du bruit dans son sous-sol le dimanche après-midi, ne se penche, tout au long de son apprentissage, que sur des oeuvres québécoises, composées, écrites et jouées par des québécois? Au diable donc les grands classiques français, allemands, italiens, autrichien, tchèquo-russes ainsi que toute la balance des grands morceaux qui ne sont pas absolument québécois : au Québec, apprendre à jouer de la musique et à en créer se ferait par la musique québécoise et exclusivement par les compositeurs québécois. L’on pourrait étendre le même schéma aux arts visuels, à la littérature, ou à la philosophie, par exemple. Poser la question c’est quasiment y répondre tellement l’idée est ridicule; il faudrait être toton en ostie pour ne serait-ce qu’envisager s’auto-projeter dans un tel mélodrame. Pourtant, selon le très sérieux ministère de l’Éducation, il peut être pertinent, semble-t-il, de se demander si la littérature française, pour le peu de place qu’elle occupe actuellement au collégial, ne devrait pas tant qu’à y être occuper une place encore moins importante, c’est-à-dire aucune place pentoute.

L’écrivain, professeur et critique Jacques Folch-Ribas révélait, dans un article paru dans La Presse il y a quelques jours, le contenu d’un récent sondage adressé par le ministère de l’Éducation aux enseignants. Document de onze questions au total, dont les deux dernières ont ce petit quelque chose d’incroyable qui nécessite qu’on se frotte les yeux comme il faut et qu’on relise à nouveau, juste pour être bien sûr qu’on est pas rendu malade mental:

La dixième question : « Désirez-vous que la littérature québécoise occupe une place plus grande, et dans quelle mesure?» et la onzième : «Une hypothèse émise l’an dernier par l’Association nationale des éditeurs de livres et l’Union nationale des écrivains québécois était d’exclure complètement la littérature française des cours de niveau collégial, en créant trois cours de littérature québécoise. Que pensez-vous de cette hypothèse?»

Évidemment, nous pensons de cette hypothèse que c’est de la marde, en plus de douter que ce soit au fond une grosse farce, un ostie de poisson d’avril avant le temps, et de se dire que formulée ainsi, une réponse nous est clairement suggérée, pour ne pas dire, carrément imposée. Nous pensons de cette hypothèse que c’est de la grosse marde sale, aussi, entre autres, parce que se couper de l’histoire de la littérature française, c’est se couper d’une partie de notre histoire, c’est tirer un trait sur nos racines, sur notre appartenance à la francophonie mondiale, et on pourrait continuer en ce sens encore et encore, parce que les raisons faisant de cette hypothèse le fruit d’une puissante gastro-entérite sont infinies. Nous pensons également que retirer la littérature française du collégial, c’est, dans un geste suicidaire, câlisser aux vidanges une bonne partie de ce qui s’appelle le “fun” et qui est déjà bien peu présent dans nos établissements scolaires -on ne se cachera pas qu’à côté des Fleurs du mal et des nouvelles de Maupassant, et des récits de Flaubert, la littérature du terroir, c’est quand même pas si drôle que ça. Ceci pour dire qu’à première vue, la proposition apparaît complètement conne et qu’il semble assez invraisemblable qu’on y ait simplement pensé, que quelqu’un, quelque part, se soit penché là-dessus, qu’il y ait réfléchi, qu’il l’ait suggéré à ses potes, que ceux-ci aient examiné sérieusement la proposition à leur tour, pour finalement trouver que ça avait “ben de l’allure”, et que tout ce beau monde était payé pour célébrer leur incompétence et leur médiocrité, et qu’on en soit rendu là, cet après-midi, à se demander ce qu’on pense de cette dangeureuse hypothèse digne de la plus hilarante de toutes les comédies.

Mais remarquez qu’après réfléxion, l’idée n’est pas si mauvaise. Avec du recul, c’est même une bonne idée, excellente on pourrait dire, qui ouvre tout grand la porte à une foule de nouvelles possibilités. Par exemple, on pourrait permettre aux auteurs québécois de verser une certaine somme d’argent aux professeurs pour que ces derniers mettent à l’étude leurs livres. Les torchons des écrivateux qui n’ont pas de talent se venderaient bien mieux, les éditeurs québécois pourraient se payer des beaux chars, les professeurs pourraient faire de l’argent en dessous de la table, les étudiants deviendraient de parfaits incultes et tout le monde serait exactement crossé, imbécile, heureux et content de l’être. Aussi, les professeurs de cégep pourraient se mettre à éructer des romans ultrapoches, à s’auto-éditer et à se mettre à l’étude dans le cadre de leur propre classe, vendant ainsi des chiures et des chiures de copies de leur propre marde en s’assurant du même coup de la faire manger à la plus grande quantité de monde possible. Certains d’entre eux deviendraient des stars et il y aurait leur grosse face de tapette sur des affiches dans les grandes librairies commerciales. Pour contrôler le respect de la nouvelle règle du “icitte, on étudie Nelly Arcan, Marie Laberge, Stanley Péan pis Joe Ti-Coune, tabarnak!” on pourrait aussi punir les professeurs rebelles qui décideraient d’enseigner quand même la littérature française, dans le secret de la porte close de la salle de cours. On pourrait les punir très sévèrement en leur donnant de grosses amendes, ou en les mettant en prison, ou en leur faisant subir différents supplices dans des salles de torture subventionnées.

*Grand merci à Simon-Pierre pour le lien vers l’article de Lysiane Gagnon, “L’inculture triomphante“, paru dans l’édition du mardi 5 février 2008 de La Presse.

18 février 2008. Actualités et autres crosseries.

20 commentaires

  1. SPB a répondu :

    My pleasure, mais serait-il possible de ne pas dire si publiquement que je te suggère de lire du Lysiane Gagnon ? :D Il me reste un peu de dignité… celle que je m’accorde.

    J’ai beaucoup moins de gêne à te suggérer de lire Jean-François Nadeau, rare journaliste intéressant au Devoir, qui revient sur la chose dans l’édition de cette fin de semaine et met quelques points sur les i (s): http://www.ledevoir.com/2008/02/16/176395.html

    Par contre, sa mise au point me semble critiquable à plusieurs points de vue ; notamment qu’éventuellement, les discussions du sous-comité pourraient effectivement aboutir à des directives ; que peu importe le jeu du téléphone arabe, les questions mentionnées sont effectivement celles sur lesquelles se sont penchées les profs ; et enfin, malgré les dénégations de l’UNEQ ou éventuellement de l’ANEL, c’est quand même du gros corporatisme sale.

    Enfin, l’enseignement du français n’est pas exactement “centré” sur la littérature française : selon le découpage post-réforme de 1994, il y a deux cours de 60 heures pour le corpus français, et un cours de 60 heures pour la littérature québécoise, et un cours de communication que les cégeps interprètent différement. Ça fait du deux pour un, ce qui est quand même hors de proportion quant à la qualité des corpus. Qu’Angéline de Montbrun fut publié en 1848 ou en 1881, on s’entend sur une chose : c’est une oeuvre marginale qui n’intéresse que les spécialistes.

    Seeya
    SP

  2. doubleass' a répondu :

    Simon-Pierre : merci beaucoup pour les informations, les précisions et pour le lien vers l’article de Jean-François Nadeau.

    Son point est pertinent, mais on s’entend que outre le questionnaire, je suis indignée par la direction tout court que semble prendre de plus en plus l’éducation au Québec, et que le fameux questionnaire est un événement -parmi d’autres- qui illustre bien cette direction. Ceci étant dit, je suis d’avis que les gens qui consacrent leurs énergies à calmer les ardeurs de ceux qui s’inquiètent de l’avenir de l’éducation québécoise jouent à l’autruche en refusant le constat que “nous avons un problème” et que certains événements ne font rien d’autre qu’en témoigner.

    Y’a-t-il vraiment lieu de s’insurger parce qu’on se pose des questions dans un sondage interne, qui est en fait un simple questionnaire d’un «sous-comité des enseignantes et enseignants de français» qui fait poliment suite à une rencontre civilisée tenue le 14 mars 2007 entre certains professeurs et des représentants du monde de l’édition québécoise? Peut-être pas, au fond, mais ce questionnaire, quelle que soit son importance, est une insulte de plus dans le lot des déboires de notre système d’éducation, peu importe qu’il ait “plus ou moins” circulé dans divers collèges. L’événement a eu lieu et c’est suffisant pour qu’en s’en inquiète. Ou qu’on s’en moque.

    Merci encore pour les précisions !

  3. Sébastien Lavoie a répondu :

    C’est quand même bien quand la réflexion précède l’opinion, quand on arrive à s’extraire de cette Caverne dans laquelle La Presse veut nous confiner…

    http://www.uneq.qc.ca/debat.pdf

    http://www.uneq.qc.ca/ribas.pdf

    http://www.uneq.qc.ca/gagnon.pdf

    Mais bon, si La Presse ne veut pas rectifier ses conneries, comment peut-on savoir qu’on a été désinformés?

  4. doubleass' a répondu :

    Merci Sébastien pour les liens.

    Dans le même ordre d’idée, nous pourrions aussi pointer du doigt Jean-François Nadeau, qui apporte des correctifs dans son article paru dans le Devoir (suggéré plus haut par Simon-Pierre), lesquels correctifs ne sont même pas tout à fait exacts.

    Cela étant dit, je souhaite que personne ne vienne ici, je parle bien sûr de ma page, pour “s’informer”.

    Merci encore pour votre commentaire!

  5. SPB a répondu :

    Il y a peut-être un problème à l’UNEQ et l’ANEL si, quand quelque chose d’aussi gros sort dans les médias, tout le monde le croît plausible…

    La rectification de l’UNEQ, dont la position est donc “d’inclure des oeuvres
    québécoises dans les quatre cours de littérature dispensés au collégial”, me semble reposer sur des a priori douteux, notamment que la littérature québécoise s’insérerait dans les grands courants littéraires francophones (espérons qu’il faille lire “français” ici). On peut trouver ici quelques traces de romantisme au XIXè siècle, mais c’est pas mal tout : rien avant, et le bon siècle de conservatisme qui suit l’échec des Patriotes préserve la nation québécoise de la méchante influence française. Ce qui fait qu’on commence à parler de réalisme au Québec vers 1940, cent ans après la France, et que des auteurs conséquents comme Émile Nelligan ou Saint-Denys Garneau, qui ont absorbé la littérature française Et produisent des oeuvres de qualité, apparaissent plutôt comme des exceptions. S’il faut les lire dans la diachronie, le seul système conséquent reste celui de la littérature québécoise ; car enfin, s’il faut les mettre en parallèle avec les courants français, quelqu’un va-t-il nous expliquer la pertinence de cent ans de roman du terroir?

    Cette solution n’est pas souhaitable et difficilement praticable : il se trouve que c’est exactement ce que nous faisons à notre cégep. Le cours de 102 nous fait passer de Balzac, Zola, Baudelaire et Rimbaud à… Claude-Henri Grignon et Félix-Antoine Savard.

    D’autre part, s’il faut élargir le débat comme se propose de le faire Jean-François Nadeau en suggérant de pointer l’absence de la littérature dans les médias, il faudrait plutôt se questionner sur sa répartition dans l’éducation. L’UNEQ soutient qu’il ne faut pas dire que la littérature québécoise “occupe « déjà la part du lion dans les programmes d’enseignement », alors que c’est l’inverse qui est vrai” ; sauf le peu de respect que je lui dois, elle n’occupe la part du lion nulle part. Si on veut s’aménager plus de place pour son enseignement au collégial, il faudrait tout simplement transférer une partie de la matière, sinon la totalité, dans les trois dernières années du secondaire.

    On est dû pour une autre polémique.

    +
    SP

  6. doubleassass' a répondu :

    “(…) dans les trois dernières années du secondaire.”

    Voilà, je pense que tout est dit là-dedans.

    Merci encore Simon-Pierre pour toutes ces précisions!

  7. renartleveille a répondu :

    Bonjour,

    je suis tombé ici via Mistral et je ne suis pas déçu. Néanmoins, au-delà d’avoir lu avec une émotion floue du sarcasme et de la scatologie pour enrober positivement une réflexion de Lysiane Gagnon, puisqu’elle m’inspire généralement négativement, ce texte et celui de cette dame (je suis gentil) m’inspire une certaine tristesse.

    Ayant terminé mes études et n’ayant pas suivi l’évolution de l’enseignement depuis belle lurette, je me dis que c’en est foutu pour le « star-system » littéraire… Si les auteurs d’ici ne sont pas célébrés à ce point pendant que les étudiants se font gaver de leurs oeuvres, je me demande quel est le problème : les étudiants ou les oeuvres?

  8. Christian a répondu :

    Renart, mon vieux Renart, réveille! Le Hells qui me vend ma coke m’a étudié au cégep, et le screw qui m’a demandé une dédicace a Parthenais a travers les barreaux au milieu des années 90, lui aussi m’avait étudié au cégep. La faute a qui, la faute a quoi? Dans le doute, tout s’éclaire: c’est toujours la faute des hosties de boomers, donc c’est la faute des profs (et de Hubert Aquin).

  9. Bernard a répondu :

    Comment ça Simon-Pierre ? C’est un ancien collègue de la Générale Française et de Pantoute!

  10. SPB a répondu :

    Allons donc, me resterait plus qu’à me montrer les boules moi itou… Y a donc ben du monde icitte condonc! (Yo bernie!)

  11. doubleassass' a répondu :

    SPB : Tsss. On gage combien que t’es même pas game?

    :)

  12. doubleASSASSINE a répondu :

    Renart et Bernard : Bonjour, bienvenue par ici et merci pour vos commentaires.

    Thank God, grâce à Mistral, j’ai maintenant plus de 3 lecteurs! ;)

  13. renartleveille a répondu :

    Christian,

    j’en suis désolé, mais le seul livre que je me souviens d’avoir lu au cégep est « Le libraire », de Gérard Bessette… L’essentiel de ma culture littéraire tient à mon propre chef, avant et surtout après cette époque. Je n’ai pas été chanceux, ça l’air!

    Donc, je vous promets de lire un jour une de vos oeuvres (sûrement Vamp pour suivre votre propre conseil à Art TV) mais après avoir apaisé ma soif de lectures philosophiques.

  14. & a répondu :

    Tout ce blabla sur notre littérature au Cégep… Qu’en est-il de nos statues de cire ?! Aurai-je la mienne ? Si jamais le musée est chauffé, je veux bien jouer mon propre rôle… Ça m’économisera le loyer.

  15. oli a répondu :

    oh shit lysiane gagnon a fait un caca encore !

  16. Serge-André Guay a répondu :

    Bonjour,

    Bonjour,

    J’ai rassemblé sur une page Internet de notre webzine tous les textes utiles pour comprendre et suivre le débat au sujet de l’enseignement de la littérature au CEGEP. Il y a débat parce que l’Union des écrivaines et des écrivains québécois et l’Association nationale des éditeurs de livres demandent que la littérature enseignée dans les collèges soit uniquement québécoise.

    Lien vers le dossier :

    http://manuscritdepot.com/internet-litteraire/dossier.03.htm

    Serge-André Guay, président éditeur

    Fondation littéraire Fleur de Lys

  17. E.T. a répondu :

    J’ai eu 2 profs de philo au cegep qui nous faisaient acheter leur propre livre. Un qui avait écrit un roman (m’enfin…) et une autre qui avait participé à une édition du Banquet de Platon.

  18. MercuriuxMendax a répondu :

    Je suis sidéré que la question se pose; c’est la voie la plus sûre vers l’asphyxie. Une mort même pas spectaculaire, juste institutionnelle.

  19. doubleassassinat a répondu :

    E.T. : Il y a des enseignants à l’université qui nous demandent d’acheter leurs bouquins dans le cadre du cours qu’ils enseignent, mais poussent l’insulte jusqu’à ne jamais nous demander de l’ouvrir. Ils nous font donc acheter leurs livres pour qu’on achète leurs livres. C’est vraiment merveilleux.

    Merci pour tous vos commentaires.

  20. Sébastien Lavoie a répondu :

    Dix mois plus tard, ça n’intéresse plus personne, je le sais bien, plus personne ne passera plus sur cette page, j’en suis conscient, mais quand même, ça fait chaud au coeur de tomber sur ce passage :

    «Pour l’ensemble de ces raisons et sur les aspects détaillés plus haut, le Conseil de presse blâme Mme Lysiane Gagnon, M. Jacques Folch-Ribas et le quotidien La Presse pour inexactitude, manque de rigueur et de vérification.

    Analyse de la décision
    C09A Refus d’un droit de réponse;
    C09B Droit de réponse insatisfaisant;
    C11A Erreur;
    C11B Information inexacte;
    C11C Déformation des faits;
    C12C Absence d’une version des faits;
    C15A Manque de rigueur;
    C15B Reprendre une information sans la vérifier;
    C15D Manque de vérification;
    C19A Absence/refus de rectification;
    C19B Rectification insatisfaisante;
    C19C Délais de rectification »

    Et…probablement un chausson avec ça!

    http://www.conseildepresse.qc.ca/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=33&Itemid=155&lang=fr&did=1642&limitstart=0

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