Se fermer la gueule ou s’en torcher

Aux lecteurs indignés

« Nous voulons les droits de l’Homme, pas les Jeux Olympiques », avait écrit un militant chinois, dans une lettre ouverte qui a circulée dans Internet il n’y a pas si longtemps. Cet ostie de freak de 52 ans du nom de Yang Chunlin, pour avoir tenu des paroles aussi profondément diaboliques, et du coup pour l’énormité que représente le geste de « dire sans aucune retenue », a été condamné hier, journée où l’on a également allumé à Olympie en Grèce la fameuse flamme des Jeux, à 5 années de prison pour « subversion ». À 5 années de grosse ostie de prison chinoise sale, pour avoir osé « dire », et cela sans passer par quatre chemins.

L’acte de « dire », de toute évidence, en est un plein de danger. Vous pouvez, par la dénonciation de choses, ou simplement par l’acte de l’expression, vous mettre dans le trouble, peu importe que vous exprimiez ce que vous pensez ou non, votre opinion ou une des opinions possibles -celle d’un personnage à qui vous donneriez la parole, par exemple. Autant de témérité pourrait vous valoir toute sorte d’ennuis, de reproches, de problèmes. Un tas d’embarras que vous souhaitez certainement éviter, parce que vous avez mieux à faire que de vous débattre comme un diable dans l’eau bénite -l’image est ici parfaite. Vous souhaitez les éviter aussi, parce que, quand bien même vous leur feriez face, ça ne changerait absolument rien, sinon que de vous attirer un ostie de gros char de marde, pouvant se présenter sous forme de lettres d’injures, ou de poursuites judiciaires à n’en plus finir, entre autres. On a compris que l’ouverture d’esprit est une sorte de mythe : c’est qu’il y a des choses qui ne se disent tout simplement pas, et une manière de dire les choses qui reste, dans tous les cas, inacceptable.

Les militants chinois se retrouvent en prison quand ils dénoncent les absurdités de leur gouvernement. À côté d’eux, les blogueurs québécois sont chanceux, ils peuvent quasiment dire tout ce qu’ils veulent, pourvu qu’ils s’expriment poliment, respectueusement. Quand même, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes s’ils ne se retrouvaient pas contraints, je parle des québécois qui écrivent sur l’Internet ou dans les journaux, par la manière dont ils doivent écrire. Le discours du québécois doit se faire dans le confort et la douceur, les mots doivent être beaux, agréables, plein de gentillesse -et du coup, bien souvent, plein d’hypocrisie. Pas trop loin de ce dont nous avons l’habitude; toujours le confort, la cordialité, la modération. La radicalité, c’est comme un coup de marteau en plein front, ça fesse. La violence dans l’expression des idées n’a pas exactement sa place, même si elle est bien utilisée, et en toute légitimité, elle n’est généralement pas la bienvenue, bien que les agressions, par exemple par la culture poche, sont partout permises, pour tout le monde, tout le temps : à l’épicerie Marie-Élaine Thibert, dans l’ascenseur Marie-Élaine Thibert, à la pharmacie Marie-Élaine Thibert, dans l’autobus Marie-Élaine Thibert, chez le dentiste Marie-Élaine Thibert, dans votre boîte aux lettres Marie-Élaine Thibert. Pourtant, vous ne pouvez pas réagir adéquatement à toute cette violence en écrivant en couverture d’un journal ou d’une revue, par exemple, “Fuck you crisse d’ostie de Marie-Élaine Thibert à marde”, parce qu’il se pourrait qu’on vous poursuive et que vous perdiez tout : votre job, votre maison, vos amis, votre famille, votre chat, votre chien, votre perruche et l’ensemble de vos bobettes sales. Bref, ça se pourrait qu’on vous ferme la gueule, bien que son câlisse de disque plate à cette ostie de chanteuse poche tourne en boucle sur toutes les radios qui meublent le silence de tous les lieux publics sans exception, ne vous en déplaise. Et qu’à la longue, l’imposition d’autant de médiocrité culturelle devient un véritable harcèlement. Et qu’au bout du compte, à force d’entendre le refrain de son plus grand succès, ça réveille des forces obscures qui dormaient au plus profond de nos entrailles, d’autant plus qu’on connait tous cette putain de chanteuse plate et les grands succès qu’elle interprète avec tant d’émotions, malgré qu’on n’ait jamais, au grand jamais demandé à les entendre. Or, c’est répugnant à un point tel que ça donne envie de vomir pis de chier en même temps, sauf que le double malaise est comme pogné dans un buzz, vu l’impossibilité d’agir d’une quelconque manière. Bref, le malaise est condamné à en rester là, au stade de l’écoeurement perpétuel, en d’autres mots, de la torture en bonne et due forme. Delà, qu’importe si, quand vous tentez de regarder le monde sous un certain angle, et de le commenter dans une certaine perspective, une perspective qui assassine les idées reçues à coup de mitraillette, une perspective qui frappe dans la culture poche et envahissante à coup de hache, et qui refuse un peu tout à la fois, on vous garoche par la tête des lettres d’insultes, de menaces, et des commentaires qui appellent à « votre vie qui doit être plate », et à la « pitié sincère » que vous inspirez. La petite indignation à deux cennes, pis la grande indignation à cent piasses, quand on est pu capable’ de se faire imposer incessamment Marie-Élaine Thibert, on s’en torche complètement.

Contredire l’opinion publique par des répliques féroces, braver la cohésion sociale en rejetant tout ce qui fait son uniformité, chier sans peser ses mots sur la moutonnerie qui nous caractérise si bien, revient donc à s’exclure soi-même du reste du monde. Soyons lucides, et francs : la violence avec laquelle on écrase la marginalité aura ultimement raison de nous, ça a toujours été. Ainsi, la meilleure chose à faire, quoi qu’il en soit, est de se fermer la gueule le plus possible, à moins de se vautrer dans les lieux communs, et de répéter en boucle la même crisse d’affaire que les autres radotent, et de se trouver beaux pis smaths tous en coeur. Sinon, on peut toujours être créatifs, et avant-gardistes dans une certaine mesure, mais soyons prudents : il faut faire attention à ce que l’on crée, à ce que l’on exprime par la création. Comme on disait précédemment, il faut surveiller son langage, et le ton sur lequel on parle. En général, il est même plutôt conseillé de choisir la « valeur sûre » : parler de la pluie et du beau temps, avec les plus beaux mots du dictionnaire seulement. Mettre des majuscules au début de chaque phrase, des virgules là où c’est nécessaire, corriger ses fautes, user de vocabulaire et de poésie, et, chose importante, se servir à l’occasion d’un humour propre et politiquement correct pour ne pas ennuyer, froisser, ni surtout pas indigner ses lecteurs. Écrire bien, convenablement, correctement, comme on fait de la mécanique, en éludant tout le pouvoir que renferme cette machine qu’est l’écriture. Mieux vaut ignorer l’éléphant qui est dans la pièce, et plutôt bavarder de la température et des fantastiques performances de nos athlètes canadiens aux Jeux Olympiques d’été de Pékin. Ou encore, se torcher avec tout ce qui vient d’être dit, et écrire avec le plus de violence et le moins de retenue possible.

 

26 mars 2008. All about crossage.

5 commentaires

  1. Mía a répondu :

    Je n’ai aucun problème avec la violence verbale, je la pratique moi-même à outrance. Sauf que je dois avouer que je m’efforce de mettre des majuscules et des virgules aux bons endroits, ne serait-ce que pour faire enrager les salauds qui souhaitent la langue française en déclin… Très d’accord: tout ceux qui contredisent une quelconque puissance sont des ostie de terroristes, mais quand ce sont les GENTILS qui font le massacre, ça s’appelle de l’autodéfense ou de la prévention pas vrai?
    Mía

  2. Zhom a répondu :

    Quand on s’indigne, on passe auprès des résignés pour l’ennemi. Quand on se résigne, on passe auprès des indignés pour l’ennemi. Une chose demeure : Je ne sais pas du tout ce que vais cuisiner pour souper. Des pâtes aux poivrons et ail confit? J’espère qu’au jour de l’apocalypse, il y aura des bières dans mon frigidaire et que je pourrai voir Bernard Derome à la télé déclarer
    « Si la tendance se maintient, c’est la fin du monde. »

    J’en vide une pour toi, brave assass’!
    Keep on!

  3. renartleveille a répondu :

    Je ne vois pas pourquoi l’indignation du lecteur devrait absolument passer par le non-respect de la langue et l’agression stylistique.

    Les idées les plus subversives peuvent passer dans un poème qui parle de fleurs, s’agit de s’y mettre.

    J’écris ça et pourtant j’adore la prose assassine et violente de certains. Même que je trouve le billet ci-haut encore trop doux avec Marie-Élaide Ti-Bert…

    Moi, je ne privilégie pas la diarrhée littéraire, j’aime tricoter un peu mes phrases, peut-être pour toutes les raisons qui ont été énoncées plus haut dans ce billet, mais je m’en contrecrisse : chacun son plan.

    Hé hé!

  4. Msieu Daije a répondu :

    Bravo et rebravo ass,

    Ce billet me touche tellement, me catharcise tant tout le cerveau que mon système nerveux flanche et que, du coup, je me retrouve vautré et jouissant dans un beau mélange de pisse et de merde – abstraitement parlant je veux dire. Hum, je veux seulement mentionner que je souffre aussi de Mariélainethiberite aïgue et de Dionnite ET surtout de Cossettite (osti d’hémorroïde étiré sur un moule humain doté d’une paire de corde vocale plogué directement sur le centre de la kétainerie totale de ce monde mou que l’on peut appelé la francopho-anglopho-américano-franco-grande-crosserie aussi nommé Luc Plamondon) ET j’en passe. J’en souffre chaque fois que mes supérieurs me convoquent au travail ou que mon estomac m’enjoint de me rendre à l’épicerie pour perpétuer ce cycle de vie qui n’a rien de naturel. Bref, je voulais juste te dire que j’ai bien rit et que j’ai consacré un peu de mon temps perdu à la jolie entreprise qui est la tienne.

  5. Nina_Tool a répondu :

    besoin de verifier:)

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